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18 janvier 2012 3 18 /01 /janvier /2012 07:58

En descendant les marches de la gare St Charles je me dis que Marseille sera toujours Marseille car arrivé en bas, j'arrive à attraper un taxi qui faisait semblant de remonter prendre son tour à la file de la gare; bien sûr, en voyant ma valise le chauffeur a ralenti et de ses yeux interrogateurs, il me hurle en silence qu'il est très libre… moi je gagne une demie heure d'attente et lui… aussi.
Je monte donc dans ce havre de compréhension mutuelle.
Ce n'est qu'au bout d'un moment, quand il a commencé à prendre la rue Paradis, que je lui ai juste dit :
-    Ho, garri, m'embrouille pas trop, je suis né à Menpenti et j'ai prononcé à la marseillaise "Minpinti" avé l'assent tonique sur le "pin" pour qu'il n'y ait aucun doute sur mon authenticité, si inventée soit-elle.
-    Et pour aller à Callelongue vaut mieux passer par la corniche… Que j'ai continué en serrant les lèvres…
D'un regard étonné dans son rétro bien tourné il m'assure juste que c'était en vue d'un éventuel embouteillage mais il bifurque pour obtempérer.

Le pire des échecs est de ne pas essayer…
Hé? Et puis c'était pas marqué sur ma tronche que je connaissais la ville !
-    Ouèille et vous allez quoi faire à Callelongue si c'est pas indiscret ? Me demande-t-il avec une parfaite indiscrétion ; Il continue de me dévisager dans son rétro mais je sens que j'ai remonté de deux points dans son échelle des gogos à ne pas plumer. Comme j'ai envie de m'amuser un peu, je lui lâche, très sérieux :
-    Ho ? Vous ne lisez pas les journaux ?
-    Bé non, et il m'explique pourquoi : Figurez-vous que le Méridional et le Provençal sont toujours en train de s'asticoter et chacun tourne les informations à sa guise; Nous, ici, on appelle ça un conflit de canards et on préfère écouter la radio.
-    Un conflit de canards ? Pourtant on est pas dans le Gers, souris-je du bon jeu de mots
-    Ouèille et y'à quoi de marqué sur les journaux, que j'ignore?
-    Vous n'êtes pas au courant ? On va faire un film avec Alain Delon, dont le cadre sera Callelongue
-    Hé l'autre ! Pour l'embrouille vous craigniez dégun, vous ! Vous n'avez pas d'autre cagade à me sortir? Il est franchement hilare mon taxiteur. On a déjà tourné un film, à Callelongue, avé Depardieu, "le grand frère" que ça s'appelait, hé bé Georges, le patron du bar, il s'est fait des couilles en or : figurez vous que le Depardieu il buvait des "cent deux", c'est deux cinquante et un dans un seul verre, et dès huit heures du mat' s'il vous plait! Il se languissait les prises de vue alors il se faisait des prises d'anis… Enfin bref, ça a tellement gonflé les femmes de tous les pébrons*, habitant de la rue des Pébrons en plus,*  qui prenaient des bitures avé l'acteur, qu'elles l'ont interdit de séjour, tout Depardieu qu'il est !
Pour le coup, ma tentative tombe à l'eau… du pastis.
-    Hé ! Tronche molle ! se met à hurler mon chauffeur à une  nana un peu distraite qui confond créneau et tir à l'arbalète, si t'es pas adroite t'as qu'à voter à gauche ! Non mais c'est vrai, se tourne-il vers moi, depuis que les pétasses ont le permis elles se croient toutes permises… Amis zogines, bonjour !
Après moult algarades auto proclamées me voici à Callelongue la Marseillaise.
Certainement que peu d'entre vous savent qu'est-ce qui se cache derrière ce nom dont l'origine est "callo longo" qui signifie petite crique en long.
Callelongue, c'est à Marseille, garri ! Et c'est à la fois un petit abri côtier de l'extrême bout de la ville et la porte de Marseilleveyre qui emmène le marcheur sachant marcher découvrir les splendides calanques du même nom ; calanques uniques au monde; enfin au monde des marcheurs.
Mais pour moi, Callelongue c'est un coin de paradis où, avec des potes mutualistes par adhésion, j'ai fait des plongées aussi fantastiques qu'anti patronales : nous cultivions le syndicalisme forcené de la lutte des classes sous marine.
Quelle relation, me direz vous ?
Ben, figurez vous que quand votre harpon est pointé sur un fiélas* vous avez plus de chance de le prendre entre les deux yeux si vous vous imaginez que c'est votre empaffé de patron qui vous a emmerdé toute la semaine que si vous pensez avoir à faire à une gentille bestiole sympathique faisant partie du monde du silence de Costaud, l'homme au bonnet rouge.
Nous pratiquions aussi la plongée avec bouteilles d'air comprimé… et de jaune exprimé !
Un sport populaire, quoi !
Et ce sont ces mêmes poteaux qui m'ont invité à une journée conviviale à laquelle je me rends avec un plaisir incommensurable et non dissimulé.
Vu que voici plus de cinq ans qu'on ne s'est pas vus et dès que j'arrive, et avant toute autre considérations, j'ai droit aux vannes de rigueur dans le cas du retour d'un ancien svelte:
-    Ho, putaing, tu sais que t'as maigri des oreilles!
-    Waou, con ! Tu te souviens que tu étais le vrai stoquefiche, c'était l'an pèbre, heing ?
-    Hé, tu entrais bien dans une tenue taille deux ? C'était le bon temps
-    Hé, garri, invite-moi à bouffer parce que ta femme, elle doit bien préparer les pieds paquets
J'encaisse sans rien dire car j'ai le nombre contre moi puis mon poteau Lulu me titille du coude
-    Hé con, c'est ton jour de chance: y'a du loup à midi et du dindon après midi me dit-il en regardant des pescadous*  du dimanche s'installer sur les rochers
Je ne devine que le début de cette affirmation : à midi on mange du loup grillé (ramené par un chasseur du club) mais pour ce qui est du dindon, je bite pas.
-    Tu verras comment on apprend à ferrer aux pêcheurs anxieux… me lance Lulu en me faisant un clin d'œil qui sent l'engambi à plein nez. Mais comme il me ressert un pastaga à faire rougir un visage pâle, je préfère attendre l'évènement.
Je commence à avoir le début d'un commencement d'idée quand je vois le chasseur préparer son loup : minutieusement il enlève les filets puis l'ensemble de la chair pour ne laisser qu'une arête bien proprette commencée par un tête si fraiche qu'on croirait le poisson vivant et terminée par une queue qui bouge encore… ou presque. Puis il range l'arrête et met les filets de son loup à griller avec l'anis afin que l'odeur nous attire vers le grand moment du repas ou l'engraine perpétuelle est de mise entre les convives. J'ai bien envie de poser la question de savoir pourquoi il fait ça mais aux yeux baladeurs des copains je me doute qu'ils n'attendent que ça et je m'abstiens. Ca s'appelle faire le canard pour pas prendre de plomb.
Le repas fait l'occasion de récits fantasmagoriques des exploits de chacun
      -     Té, demande à Pierrot comment il a fait l'agachon de la mort sur une saupe* géante
-    Ho ! Tiéé fada toi ! C'était un requin et quand il s'est tourné vers moi, j'ai planqué mon fusil derrière mon dos et je me suis excusé sinon il m'avalait, ce con !
-    Et demande-lui quand il a fait faire un baptême de plongée à la nana qui avait le tafanari comme la porte d'Aix
-    Hé jaloux, c'était une bombasse et tous vous baviez surtout quand je l'ai aidée à remonter sur le pointu
-    C'est bien ce qu'on dit: elle avait le tafanari comme la porte d'Aix…t'en avais plein les mains !
A ce moment un couple de touriste en voiture nous interpelle:
-    Heu…Pardon messieurs, comment fait-on pour aller à Cassis ?
Pôvres touristes : la plupart, qui ne lisent pas leur carte (avant que le GPS existe) s'imagine qu'en suivant le bord de mer on arrive forcement à Cassis et ils atterrissent dans le plus grand cul de sac de la Méditerranée (ou presque): j'ai nommé Callelongue, là où la route s'arrête pour faire place au chemin des marcheurs
-    Ah bé oui monsieur, vous voyez le chemin, là ?
-    Vouii s'exclame le pauvre mite errant, plein d'espoir d'un autre10 mai
-    Hé bé faites méfi que ça grimpe sec pour votre engin, c'est pas un quatre quatre ?
-    Heu… non, mais si j'en avais eu un ?
-    C'était pareil, vous attaquez la montagne, là
-    Ah, bon…
-    Quel dommage parce que il va vous falloir faire demi tour et revenir jusqu'à David.
-    Qui c'est ce monsieur?
C'est là ou on commence à s'amuser un peu.
-    C'est pas un monsieur, monsieur, c'est une statue et vous n'aurez qu'à suivre la direction de son sgueg* pour vous orienter…
Là, la femme commence à s'en prendre au gazier à coup de "je t'avais dit"  "t'avais qu'à" et le mec n'a plus qu'à demander, piteusement, comment il peut faire demi tour
-    Ha, mon pauvre monsieur, c'est pas votre jour de chance car les voitures qui stationnent empêchent de tourner…et tout Callelongue s'amuse de voir le gazier se taper trois cents mètres en marche arrière, avec sa greluche qui lui vocifère de l'amour dans les oreilles, pour aller faire demi tour au premier terre plein assez large.
Et même, parfois, mais c'est trop rare, certains reculent trop et vont se baigner avec leur voiture chérie.
Vive le mariage.
Le repas fini, un plongeur s'équipe, tenue, bouteilles, ceinture, etc et prend délicatement l'arrête pliée soigneusement dans un chiffon ; puis il s'enfonce dans l'eau, loin des yeux du pescadou que l'équipe a choisi pour le dessert et, sous l'eau, suit le rocher en surplomb sous marin pour que les bulles ne se voient pas en remontant ; c'est impressionnant comme un farceur peut être inventif pour réaliser ses blagues. Lulu me dit alors de venir et toute la palanquée vient se mettre derrière la prochaine victime de ce sport Marseillais qu'est l'engambi.
-    Alors, ça mord, monsieur ?
-    Ben j'ai eu quelques touches C'est le pied: l'accent est du nord (pour les gens d'ici le nord commence en dessus d'Avignon)
-    Ho vous savez ici ça pite surtout l'après midi et, des fois, y'a du gros. Notre pescadou dresse l'oreille intéressé
-    Tant mieux, j'espère pouvoir étonner ma famille : ils voulaient acheter du poisson à la criée ce matin mais je leur ai proposé d'aller pêcher le repas…
-    Et vous êtes d'où, monsieur ?
-    Heu… à côté de Paris mais j'adore votre OM
Il est pas fou le gonze … il a entendu parler de la saine concurrence entre le PSG et l'Ohème.
Tout à coup, son bouchon s'enfonce très profond
-    Attendez monsieur, ici le poisson n'avale qu'à la troisième fois lui propose une voix dans le groupe de ses nouveaux admirateurs
Un peu fébrile, il nous regarde mais le bouchon remonte puis repart violement  une nouvelle fois dans les abysses
-    Attendez encore… le prochain coup… et ferrez très sec sinon il peut se décrocher, ça à l'air d'un gros…derrière la voix rajoute:  ouèille même d'un très gros ! Notre futur héros transpire de bonheur rien qu'à la pensée de voir la tête des siens quand il exhibera sont très gros poisson, un loup certainement, y'a que le loup pour piter aussi franco susurre la voix de derrière. Et au moment où le bouchon s'enfonce une troisième fois, toute l'équipe hurle en chœur :
-     Va- y! Fêêêre !
Et là, mes aïeux, comme un seul homme, notre héros se lève et, face à son destin de pêcheur de l'Apocalypse,  ferre comme un jobastre; puis, il mouline vite fait, il mouline à donf et… sa prise apparaît : un magnifique loup d'au moins trois kilos… enfin, trois kilos en entier car là, il ne reste plus que la tête, l'arrête et la queue. Interdit comme un sens unique, il nous regarde sans rien biter et la voix de derrière qui diagnostique :
-    Ho peuchère, il a ferré trop fort et la viande est restée au fond
Je ne suis pas persuadé que le pauvre pescadou du nord ait tout compris avant que, rigolards, les auteurs de cet engambi digne d'un meilleur Pagnol ne se soient dissipés dans les vapeurs marseillaises de cet inoubliable jour de visite à Callelongue la marseillaise…
Bien sûr, ce jour là, nous avons fait une magnifique plongée sur le grand Congloué mais celle-là, je me la garde pour moi…



*pébron : poivron rouge : gazier lambda
*Véridique : rue du fond de Callelongue
*Fiélas: congre. A Marseille, le fiélas est au congre ce que la bonne mère est à Notre Dame de Paris : une juste régionalisation linguistique du patrimoine national.
* pescadous:  pêcheurs
*Saupe : poisson de roche
* La statue de David le représente à poil… 

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commentaires

A
Putaing, j'entrave pas grand chose au patois marseillais mais ça c'est de la blague !
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  • : Marcus Santner
  • : La fée Lée qui s'est penchée sur mon berceau avait un lumbago carabiné mais elle m'a appris que même n'étant pas le meilleur, on peut sourire du pire.Ainsi, l'humour des mots m'a pris très jeune et ne m'a jamais lâché.Pourvou qué ça doure.
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