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19 juin 2012 2 19 /06 /juin /2012 06:27
Cette histoire étant une pure fiction, les similitudes ou ressemblances avec des personnages encore en vie serait pure coïncidence.
Quoique…
 
Le pétrin de Florimond 
 
La Cévenne s'est parée d'un habit de couleur féerique allant du brun des troncs encore nus des châtaigners à l'or éclatant des genets vacillants sous le vent en passant par le vert profond des prés étalés au soleil d'avril.
Les drailles sont  si belles au printemps que les oiseaux migrateurs sont pressés de revenir pépier dès le matin.
Pourtant, la France de 1907 est socialement agitée surtout depuis que le ministre Joseph Caillaud a institué l'impôt sur le revenu, laissant les français se demander jusqu'où cet impôt va aller : ah, s'ils avaient pu savoir…
Au cercle du village, Florimond Plantier vient d'avoir une discussion orageuse avec les partisans républicains du
socialiste Millerand qui veut créer une loi permettant aux ouvriers de se syndiquer; il rentre chez lui en marmonnant que les politiciens sont tous fous...
-        Ho, Florimond ! Toujours dans le pétrin ?
-        Hé noun ! Pas mail qué tu* ! répond l'intéressé tout juste agacé par le jeu de mot du promeneur. 
Florimond Plantier est le vaillant boulanger d'un petit village des Cévennes de cent cinquante feux* et c'est maintenant, entre cinq et six heures de l'après-midi  qu'il peut se promener dans le village et voir ce soleil dont il  est privé le reste du temps pour cause de travail ou de sieste réparatrice.
A sept heures il va préparer son levain, ensuite il ira prendre le repas du soir et, vers dix heures, il descendra dans son fournil pour pétrir sa pâte pendant deux longues heures épuisantes.
Une fois sa pétrissée manuelle finie, il étendra quelques couches sur sa pâte restée dans le pétrin et, pour l'aider à lever par la chaleur de son dos meurtri, il s'allongera dessus et s'endormira d'un sommeil de plomb pendant que la magie de la fermentation transformera la farine mélangée à du sel, de l'eau, du levain et de l'amour, en une pâte conquise, prête à être cuite en pain gouteux pour le bonheur des villageois.
Il n'aura plus qu'à façonner les pains et les enfourner avec sa grande pelle dans son four qu'il aura auparavant chauffé avec des fagots de sarments de vigne.
Et ceci sept jours par semaine et cinquante deux semaines dans l'année.
Alors, les élucubrations des socialistes, des nationalistes, des communards et des républicains le laissent un peu indifférent.
Ce qui le préoccupe, par contre, c'est une pensée sournoise au sujet de Victorine, sa femme : depuis qu'il a entendu quelque chose grincer en cadence vers trois heures du matin dans sa chambre au premier étage, il se demande ce que ça peut bien être…
Cette nuit là, il aurait dû, comme les autres nuits, dormir comme une souche, mais il s'était réveillé en sursaut victime d'un cauchemar; c'est là qu'il avait entendu, sans trop y faire attention, ce grincement en sourdine puis il s'était rendormi.
Mais par la suite, en y repensant, il avait trouvé ça bizarre car n'étant mariés que depuis cinq ans, ils n'ont pas encore d'enfant à bercer qui pourrait occasionner de tels bruits nocturnes.
Les nuits suivantes, il avait bien essayé de rester éveillé pour être vraiment sûr de l'origine des grincements mais à chaque fois, la fatigue et l'habitude l'avaient terrassé.
Maintenant, avec le recul, sa pensée est que le grincement provient peut-être de son propre lit et que sa femme profite de son lourd sommeil pour recevoir un homme mais il serait indélicat et très déplacé d'accuser son épouse sans aucune preuve.
Et puis, Victorine serait bien incapable d'une chose pareille : ils s'aiment tellement, tous les deux.
Mais il faut bien dire que sa perpétuelle fatigue en fait un piètre amant et que Victorine n'a jamais de migraine, elle… Elle serait même plutôt demandeuse, au point que ce soit souvent lui qui doive évoquer la fatigue, due à son travail pénible, pour échapper aux demandes ronronnantes de Victorine.
A vingt sept ans, une femme est en pleine possession de ses charmes et Victorine n'a que la fatigue normale de son service au magasin de six heures du matin à une heure de l'après midi. Après le repas, à deux heures, c'est la sieste avec Florimond et les trop rares ronronnements; du moins à son goût…
Ne pouvant plus rester dans le doute, Florimond décide d'échafauder un plan pour résoudre l'énigme.
Toutes ses conclusions lui confirment qu'il doit rester éveillé après sa pétrissée pour pouvoir être certain que les grincements en question se reproduisent et quelle est leur origine.
Il lui faut donc ne plus se fatiguer au point de tomber comme une souche dans son pétrin et à ca, il n'existe qu'une solution : acheter une de ces nouvelles machines qu'ils appellent le pétrin mécanique…
Il a vu la réclame dans le "chasseur Français" :"Divisez par deux le travail du pétrissage et avec le pétrin Deliry, de la fatigue, on en rit!
Florimond a donc écrit à la maison Deliry pour avoir la visite d'un représentant de chez eux.
Lorsque celui est arrivé, après un voyage en calèche jusqu'à Montpellier puis à cheval jusqu'au village, il était fourbu et Florimond l'a conduit chez la mère Braillac qui loue des chambres aux passagers. C'est dans cette chambre, à l'abri des yeux et des oreilles, que la présentation du modèle se fait et la consigne que reçoit le représentant est impérative : surtout ne pas dire ni à Victorine, ni à qui que ce soit au village, la véritable fonction de cette machine, ni son prix ; l'épouse de Florimond devra se contenter de "l'achat d'une brasseuse de pâte à trois cents francs qui doit servir à améliorer le goût du pain".
L'affaire est conclue pour une valeur de deux milles francs* que notre boulanger a tiré d'un petit sac caché sous le four et le représentant repart avec sa commande et son secret.
Cet argent est le paiement de quelques acres de terrain  hérités du grand père de Florimond et vendus jadis à un voisin sans déclaration autre qu'un papier signé par les deux parties ; donc sans comptabilité.
Après coup, notre boulanger se dit qu'à ce prix là, la machine doit être drôlement efficace et qu'à trente huit centimes au kilo, il va falloir en vendre, des tonnes de pain ; mais comme l'a dit le représentant "elle vous fera toute votre vie et celle de votre successeur"
Et puis, le jour de la livraison arrive : une carriole de trois mètres tirée par un robuste percheron, et toutes les questions des villageois qui vont avec car ils voient décharger ces cinq caisses aussi lourdes les unes que les autres.
Même Victorine a du mal à expliquer que ce n'est juste qu'une machine servant "à brasser la pâte" mais faute de toute autre information, tous se contentent de la version officielle de Florimond.
Une fois installé, le pétrin mécanique ressemble à une petite noria avec sa caisse à pétrir et son grand volant équipé d'une poignée servant à faire tourner l'ensemble à la main ; comme la pompe à eau du village.
Enfin, après moult réglages, l'engin se dresse fièrement au milieu du fournil et Florimond l'étrenne la nuit même.
Dire qu'il maitrise son pétrin tout de suite est un bien grand mot et le pain des jours suivants s'en ressent au grand dam des villageois qui ne sont pas en reste pour envoyer quelques piques à Victorine :
-        Dis, Victorine, tu es sure que ton mari ne veut pas changer de métier?
-        Acheter une machine pour que le pain soit moins bon… il n'est guère qu'un boulanger pour faire ça !
Et la pauvre Victorine fait front car elle a confiance en son mari.
Ce n'est qu'au bout de douze longues nuits que Florimond comprend toutes les finesses de la pétrissée mécanique et en mesure les effets sur sa fatigue : au lieu d'avoir le dos en compote, il a à peine mal aux bras et au lieu de pétrir deux heures il ne tourne sa machine qu'une heure ; la maison Deliry n'avait pas menti et il allait enfin pouvoir mettre son plan à exécution.
Ce qu'il fait le lendemain matin à trois heures : il reste bien éveillé et en tendant l'oreille il entend distinctement le grincement suspect.
Il saisit un manche de pioche pour estourbir le scélérat qui lui vole sa femme et monte à pas de velours les escaliers qui mènent à sa chambre mais comme ils sont en bois, ils craquent un peu…
Alors, Florimond bondit sur le palier et ouvre brusquement la porte pour voir Victorine en chemise de nuit, surprise, refermer brusquement le placard de la chambre.
Un rictus mauvais au coin des lèvres, il s'approche du placard, lève son gourdin et se met à crier
-        Allez bougre de brigandas, sors de là que je t'amalouga la testa !*
-        Mais… mais Florimond  que t'arrive-t-il ? Il n'y a personne dans ce placard chuchote sa femme effrayée
-        Ha bon ? On va voir ! Et il ouvre violemment le placard d’où tombe… un rouet à filer !
-        Mais qu'est-ce que c'est ? prononce-t-il hébété
-        Heu…c'est un rouet pour filer le lin…
-        Et que fais tu avec ce rouet?
-        Hé bé, comme souvent je n'arrive pas à dormir quand tu n'es pas avec moi j'ai décidé de faire des chemises en lin pour le magasin Paris-Montpellier ; chaque chemise me rapporte huit francs.
-        Mais enfin, pourquoi ne m'en as-tu jamais parlé ?
-        Ho, tu es tellement susceptible que tu aurais refusé que ta femme travaille en dehors de la boulangerie… mais dis moi, tu as pensé que je te trompais ?
-        Heu... les apparences…
-        Ha oui ? Hé bé, les apparences et toi vous pourrez toujours faire ceinture pendant longtemps !
L'histoire ne dis pas pendant combien de temps Florimond dû payer ses soupçons mal placés mais le bon côté de cette aventure fut qu'étant moins fatigué par sa pétrissée manuelle il put, par la suite, faire ronronner Victorine plus souvent et… plus longtemps.
 
Epilogue.
Vingt cinq années plus tard un homme, qui prenait des congés dans la région, se présente à Florimond et lui dit:
-        Monsieur, j'ai appris fortuitement la vieille histoire de votre pétrin et, voyez vous, j'hésitais à faire un film d'une histoire tirée d'un roman et assez ressemblante dans les grandes lignes ; Mais j'ignorais qu'une histoire de boulanger pouvait plaire aux gens aussi intensément;  maintenant je sais que c'est une réalité, et une belle réalité, alors je n'hésite plus…Je vais commencer le film très vite et j'ai envie de l'appeler "la flamme du boulanger".
-        Et pourquoi pas "la femme du boulanger" ? propose Florimond en se tournant vers sa Victorine rose de confusion  mais, au fait, comment vous appelez vous, monsieur ?
-        Pagnol… Marcel Pagnol et le roman est de Monsieur Jean Giono…  
   
* Hé non, pas plus que toi
* feux : foyers chaque foyer compte en moyenne 4,5 habitants
* en 1900 un ouvrier métallo gagne deux cents franc et un ouvrier agricole soixante francs par mois
* Sors de là bougre de brigand que je te cogne la tête.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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commentaires

@
J'adore ce regard historique romancé. * à pas de velours * belle trouvaille.Toujours un immense plaisir de vous lire. Cordialement.
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A
<br /> <br /> Merci mais tout le plaisir est pour moi.<br /> <br /> <br /> <br />

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  • : Marcus Santner
  • : La fée Lée qui s'est penchée sur mon berceau avait un lumbago carabiné mais elle m'a appris que même n'étant pas le meilleur, on peut sourire du pire.Ainsi, l'humour des mots m'a pris très jeune et ne m'a jamais lâché.Pourvou qué ça doure.
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