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2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 08:04
Aujourd'hui, amis gnons et amies graines, je vais vous emmener dans un pays que tout le monde connait car il appartient à chacun, il est merveilleux et interchangeable au gré de nos rêves d'adultes : c'est le voyage de son enfance.
Mon berceau de jeux était un lit de rivière un peu fainéante : s'il lui arrivait de couler lors de fortes pluies, le reste du temps elle restait en dessous des pierres de son cheminement  "pour s'abriter de la cagnasse*" comme disaient les vieux.
Pour nous amuser, nous disposions de beaucoup plus de jouets que les enfants d'aujourd'hui puisqu'ils sortaient, à la demande, de nos imaginations fertiles.
Les galapiats de ma bande avaient décidé qu'il nous fallait des chevaux et, à chaque déplacement, nous enfourchions les destriers de nos fantasmes, prenant les rênes de la main gauche et frappant nos fesses de la droite, pour filer à la vitesse du vent de nos jambes, conquérir le monde en marche.
Lorsque notre cheval marchait au pas, nous accompagnions son allure d'un "clop clop" savamment façonné par notre bouche d'imitateurs précurseurs de Thierry le Luron.
S'il nous arrivait de temps en temps de jouer au repos du guerrier, la plupart du temps nous enfilions des armures d'Ivanhoé ou les Stetsons des héros de "Gary Copère" l'homme aux colts vengeurs.
Dans l'équipe, les costauds adoraient la bagarre et la provoquaient au gré de leur rencontre avec les autres bandes ; oui mais…  ce n'était pas que des costauds qui composaient les formations apocalyptiques de mon enfance car les majorités silencieuses et les poètes existaient déjà.
Et moi, j'étais plutôt du genre à encourager les copains à se débrouiller sans moi car, primo, j'avais horreur de la violence et, secundo, je faisais largement confiance aux costauds pour prendre leurs responsabilités.
C'est cette non violence congénitale qui m'avait conduit dans une aventure digne du bouddhisme zen.
Par un matin de juillet, quand le soleil chantait encore avant de cogner, nous avions décidé de tendre un guet apens aux renégats de la bande de la gare dont le chef était surnommé Rosbif vu que son père récoltait, dans sa boucherie, le fruit  de longues années de bons et aloyaux services, comme disait ma mère.
Maso, notre chef, nous avait intimé l'ordre de nous fabriquer des arcs et des flèches sur lesquelles nous aurions, auparavant, longuement pissé dessus "pour que l'odeur leur fasse sentir que nous étions plus rusés que les Sioux". 
Seulement, je n'avais eu juste que le temps de fabriquer l'arc et puis, je n'avais aucune envie de blesser un copain si félon soit-il.
Je n'avais donc emmené que mon arc dans le poste d'attaque qui m'avait été assigné mais je n'avais pas compté avec l'instinct guerrier de Maso qui vint me voir, avant la bagarre, pour s'enquérir de mon bon emplacement.
-        Hé bé, tout va bien ?
-        Vouèille, je les attends de pied ferme ces engrunaïres*
-        Mais où sont tes flèches?
-        Hé bé, j'ai pas eu le temps d'en faire
-        Mais tu es complètement caluc* ! Hou, il était colère, le chef ; ha ça ! on ne pouvait pas dire qu'il était content de moi
-        Et comment tu vas faire quand ils vont t'attaquer ?
Tiens ? je n'avais pas songé à cette désagréable éventualité mais, heureusement pour moi, ma répartie naturelle compensait largement mon manque d'agressivité et les mots me vinrent naturellement
-        Je ramasserai les flèches qu'ils me tireront et je leur renverrai Maso, perplexe se gratta la tête puis ses yeux rusés s'allumèrent
-        Et si personne ne t'en envoie ? Il ne fallait pas que je sois coincé par cette question barbare et la réponse fusa de ma bouche tel un missile anti-missile pacifique. 
-        Hé bé, y'aura pas la guerre
Gandhi n'aurait pas mieux dit…
Quelques temps plus tard, nous nous étions mis au dialecte anglais parce qu'un des grands de la bande subissait ses études en sixième, au lycée.
Un rocker du nom d'Elvis se déhanchait depuis l'Amérique et tout ce qui sonnait américain devenait complètement magique. Ne connaissant que deux ou trois mots du langage de "Chaquespire" notre yaourt remplaçait avantageusement les profondes lacunes de nos conversations métissées :
-        Ho yéar ! boys hi!
-        Yéar my baybé
-        Yéar you anders
-        Yéar ! OK i love you
Pour nous, ce vocabulaire très restreint c'était l'Amérique, et avec ça on pouvait tenir l'après midi et plus si affinité.
Un soir de désœuvrement nous avions déniché un traitre venant de la bande du Bastion qui, puisque ses parents avaient déménagés pour venir loger dans notre quartier, se sentait obligé d'intégrer notre bande.
Fraichement débarqué, traitre ou repenti, tout nouveau venu devait passer l'examen d'allégeance qui consistait à prouver son courage.
Après consultation avec lui-même, Maso, notre chef, lui fit attacher les mains et les pieds en lui demandant de braver le danger sans bouger car il allait devoir affronter trois de nos héros préférés.
Le premier prit son arc et décochant sa flèche à vingt centimètres de la tête du malheureux, se tourna vers la bande
-        I ame Robine voude ! nous avoua-t-il en parodiant Robin des bois, le justicier de Sherwood et nous l'applaudîmes à rompre la traitrise de Jean sans Terre.
Le second tireur plaça une pomme sur la tête apeurée du cobaye, puis se mettant à dix pas, sortit son lance pierre et envoya un petit caillou à dix centimètres au dessus du fruit défendu au grand soulagement de celui qui tremblait juste en dessous
-        I ame Vouilliame Tèlle! Nous assura-t-il sans aucun accent suisse
Le troisième, quant à lui, fit mine de dégainer son colt plusieurs fois pour se chauffer, puis d'un geste rapide et précis dégaina sa pierre et l'envoya dans le front, juste au dessus des yeux du sacrifié;  puis se tournant vers nous, l'air piteux, il se présenta à son tour
-        I ame sorry
Le SAMU n'existant pas alors, c'est la grand-mère d'un de nos guerriers qui donna les premiers soins et les pères respectifs de tous les autres guerriers qui, le soir venu, filèrent une bonne raclée à tous les témoins rigolards de cette époque insouciante de l'après guerre.
*cagnasse : soleil qui tape fort sur le teston
*engrunaïre : ennemi ravageur
*caluc : fou
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  • : Marcus Santner
  • : La fée Lée qui s'est penchée sur mon berceau avait un lumbago carabiné mais elle m'a appris que même n'étant pas le meilleur, on peut sourire du pire.Ainsi, l'humour des mots m'a pris très jeune et ne m'a jamais lâché.Pourvou qué ça doure.
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